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  • Maxime Vallin

Les langues et l'iconicité

Mis à jour : juil. 4


Quel est le point commun des images ci-dessous ?

Réponse : il s'agit d'icônes. Pas les mêmes icônes, certes. Le mot "iconicité" est dérivé du mot "icône" (du grec eikōn, image), que vous connaissez tous au moins pour les icônes informatiques, sinon comme les représentations religieuses ; la spécificité de ces images est qu'elles représentent ce qu'elles désignent.


Je me suis demandé où il est possible de trouver des aspects iconiques dans les diverses langues. Mes recherches m'ont emmené dans divers univers linguistiques, et je souhaite partager avec vous ce petit voyage.


Tout d'abord, qu'est-ce que l'iconicité ? Selon le dictionnaire Antidote : "Caractère iconique ; degré de ressemblance avec le réel." Pour C. Morris, les signes linguistiques peuvent être iconiques et présenter les caractéristiques de leur denotatum (ce qui est dénoté, ce qui transparaît) ou arbitraires et renvoyer à un designatum (ce qui est désigné, mais ne transparaît pas). L'iconicité est donc le fait qu'un mot ou une image "ressemble", ou arbore les caractéristiques de ce qu'elle désigne.


Iconicité à l'écrit

Les systèmes écrit des langues est propice à user d'iconicité, puisqu'elle peut représenter et nommer graphiquement des choses.


Certaines des plus vieilles langues de notre monde avaient à l'origine comme système d'écriture des ensembles de pictogrammes porteurs de sens et représentant directement ce qu'ils symbolisaient.



Dans cette catégorie, l'écriture dite cunéiforme des Sumériens s'est développée à partir de pictogrammes et a évolué pour être écrite par empreinte de stylets de roseau, produisant une version "finale" éloignée du pictogramme initial (dernière colonne ci-dessus), avec une iconicité moins évidente, le tout sur une longue période de 2400 ans.



L'écriture la plus iconique selon moi est celle de l'Égypte antique : ses hiéroglyphes (littéralement "sculptures sacrées") sont mondialement célèbres depuis le déchiffrage de la pierre de Rosette en 1822 par Champollion. D'abord hiéroglyphique, l'écriture a évolué vers une version hiératique (pour l'administration) et une version démotique (populaire), plus faciles à écrire que les pictogrammes originaux. Elle sera remplacée au IIIe siècle par l'écriture copte (venue de Grèce), puis par la langue et l'écriture arabes au Moyen-Âge.



Contrairement aux précédentes, disparues et remplacées depuis longtemps, l'écriture chinoise est encore d'actualité. Le chinois utilise un système d'écriture composé d'idéogrammes, eux aussi dérivés de pictogrammes très iconiques, comme vous pouvez en voir un exemple dans l'image ci-dessus.

Dès le XXe siècle av. J.-C. sont apparus en Chine des caractères qui ont ensuite évolué jusqu'à devenir les idéogrammes actuels, sur une longue période de 4000 ans au total. À la différence des écritures présentées précédemment, au cours de leur évolution, les caractères chinois ont conservé une partie de leur iconicité, permettant de trouver des moyens mnémotechniques pour les apprendre.





Peu des systèmes d'écriture modernes peuvent être qualifiés d'iconiques. Le système coréen nommé Hangeul affiche tout de même des spécificités iconiques intéressantes : la lettre ᄀ vaut "g" et la lettre ᄂ vaut "n", reprenant la position de la langue en haut du palais et en arrière pour la première, permettant de former le son "g", et en bas de la bouche contre les dents pour la seconde, permettant de former le son "n" (voir illustration ci-dessus).



Iconicité visuelle

Nous en arrivons aux langues des signes. J'étudie la langue des signes française depuis plusieurs années maintenant, et le terme d'iconicité est central dans son apprentissage et son analyse. Les chercheurs en linguistique de la langue des signes ont mis au jour que le principe d'iconicité est le même dans toutes les langues des signes au monde.

Pour faire court, l'iconicité intervient absolument partout en langue des signes, des unités lexicales jusqu'à la structure, et selon C. Cuxac, elle serait le fondement des langues des signes.

Par exemple, en LSF, le signe "café" dénote l'action de moudre le café à l'aide d'un moulin. Ce signe est iconique, car il reprend une des caractéristiques visuelles du café : sa préparation.



La structure des langues des signes est aussi dite iconique, car elle "donne à voir", par exemple lorsque le locuteur prend le rôle de la personne qui parle pour faire du discours direct : c'est le transfert personnel. Pour vous figurer ce que cela signifie, c'est un peu comme lorsqu'en français, vous rapportez les propos d'une autre personne en imitant sa voix ou son intonation, voire ses mimiques faciales.

Un autre type de transfert permet de figurer des placements et des actions dans l'espace, en 3D : le transfert situationnel. Avec lui, vous pouvez schématiser dans l'air, devant vous (votre espace de signation) ce que vous souhaitez expliquer – un graphique, la position de personnages dans une pièce, les mouvements d'un chien... tout peut être représenté.



Iconicité phonétique

Avec la définition de l'iconicité donnée plus haut, vous pensez sans doute qu'il s'agit uniquement d'une caractéristique visuelle. Or, il se trouve que l'iconicité est également présente au niveau sonore, dans les langues vocales.


Pensez tout d'abord aux onomatopées, comme les bruits des animaux. Ce sont des mots qui font partie de notre langue et de notre culture, directement inspirés des bruits qu'ils émettent. En les entendant ou en les prononçant, avez-vous à l'esprit l'image de l'animal qui produit ce bruit ? Les onomatopées correspondant aux bruits de choc, de craquement (paf, boum, crac, clac, pan, etc.) sont également très iconiques de ce qu'elles dénotent. Et avez-vous remarqué que les mots "susurrer", "marmonner" et "chuchoter" reprennent ce qu'on perçoit quand quelqu'un qui effectue ces actions ?


Toutes ces unités de sens sont iconiques et sont la transcription de bruits dans notre langue, avec notre système phonétique. D'ailleurs, les autres langues possèdent leurs propres retranscriptions iconiques des bruits.



Sources :


Morris Charles, Writings on the General Theory of Signs, Mouton, 1971

Didier Bottineau, Iconicité, théorie du signe et typologie des langues, Cahiers de linguistique analogique, 2003, pp.209-228, ffhalshs-00246331f

Yves Delaporte, Dictionnaire étymologique et historique de la langue des signes française, Éditions du Fox, 2012

Écriture cunéiforme : https://omniglot.com/writing/sumerian.htm

Iconicité CNRTL : https://www.cnrtl.fr/definition/iconique

Écriture cunéiforme : https://omniglot.com/writing/sumerian.htm

Hiéroglyphes égyptiens : https://www.historymuseum.ca/cmc/exhibitions/civil/egypt/egcw02f.html

https://www.historymuseum.ca/cmc/exhibitions/civil/egypt/egcglosf.html#glyphe

Point de vue sur Charles Morris : http://www.angelfire.com/md2/timewarp/morris.html

Caractères chinois : https://www.superprof.fr/blog/integrer-l-alphabet-mandarin/

Caractères chinois : http://www.cours-chinois.org/index.php?page=caracteres01

Alphabet coréen et placement de langue : https://www.thekoreandream.fr/blog-coree-du-sud/lalphabet-coreen-le-hangeul/

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